| Bruxelles, le 9 Mars, 70
Citoyen Marx,
Je devais depuis longtemps répondre à votre lettre; mais je crois qu’il vaut mieux encore avouer ma paresse que de ne pas répondre du tout.
Ce que je disais sur la question de l’héritage, était pour faire remarquer que le vote sur la proposition du Conseil Général n’était pas indiqué au compte-rendu anglais; ce vote a été défavorable, parceque cette proposition semblait vouloir arriver graduellement à une réalisation, alors que, comme nous n’aurons que ce que nous arracherons, alors mieux vaut arracher le tout d’un coup. — Les propositions du Conseil Général font supposer que l’on attend quelque chose de l’Etat avant la Révolution, sans cela pourquoi ces propositions parleraient-elles de restreindre seulement le droit d’héritage. (I)
Ce que vous dites qu’il ne faut jamais condamner en bloc un mouvement ouvrier d’un pays quelconque est parfaitement exact, aussi, publiquement ne manifesterais-je jamais pareille opinion, même à l’égard des Hollandais qui en sont encore à faire des petitions au roi, mais l’on peut regretter que des tendances à la conservation se manifestent chez les groupes ouvriers. Or, quand on a entendu dire, comme je l’ai entendu dire à Genève, qu’il faut remettre à plusieurs générations l’accomplissement de la réforme sociale, et se contenter momentanément de quelques amelliorations, on ne peut faire autrement que de déplorer de pareilles tendances.
Je ne dis pas pour cela que Bakounine et ses amis n’aient voulu aller trop vite. — Pour vous montrer que je ne suis pas poussé par une préférence exclusive, j’ai dit à Bakounine au Congrès de Bâle, que, tout en reconnaissant qu’il avait, avec ses amis, produit le plus grand bien en soulevant la questionn sociale à Genève (les Suisse du Congrès de Bruxelles n’étaient que de simples radicaux), il ne pouvait plus qu’y faire du mal, parcequ’il avait froissé trop de monde. Ce que Bakounine comprit très-bien, car il me dit qu’il avait, pour le même motif, l’intention de quitter Genève pour quelque temps. (II)
Pourquoi donc, direz-vous, avez-vous si aigrement, relevé les passages de ma lettre concernant Bakounine. — C’est que, à part Brismée, De Paepe et moi, personne des autres, n’a jamais vu Bakounine; que toute communication émanant du Conseil Général de Londres a une grande importance, et que sans nos observations, elle eût suffit pour discréditer complément Bakounine aux yeux des compagnons de Belgique.— Quant à la lettre du Conseil Général elle-même, elle a été approuvée à l’unanimité. J’attribuais pour ma part à cette lettre, la crise, qui est survenu au journal l’Egalité ; j’apprends qu’il n’en est rien: dès lors, tout est pour le mieux, sauf le journal l’Egalité qui devient pitoyable, et n’a pas, comme le nôtre, pour excuse, qu’il reçoit force lettres des sections. —
Je regrette que ma lettre à Stepney ait été communiquée à d’autres qu’à vous. Si je | vous avais connu personnellement, je vous eusse écrit directement. Soyez persuadé que si j’eusse été l’objet d’attaques personnelles, j’eusse répondu sans acrimonie, mais comme il s’agissait d’un de mes amis, je n’ai pas su garder la connvenance voulue. Votre réponse est toute empreinte d’une irritation analogue, et semble m’attribuer un parti pris de dénaturer votre lettre, ce qui est loin de mon idée. — Je vous prie d’agréer mes excuses pour tout ce qui a pu vous froisser dans ma lettre, et l’attribuer à un moment d’irritation causé par vos attaques contre Bakounine, en qui je reconnais certainement une absence de sens pratique en ce qui concerne les masses ouvrières, mais qui m’a paru totalement dépourvu d’ambition personnelle, et dévoué tout entier, sans aucune arrière-pensée, à la cause du peuple. — Ce sont de ces hommes que l’on peut juger en quelques heures.
Si je ne connais pas, en détail, les services que vous avez rendus à la cause, j’ai eu du moins entendue assez pour pouvoir vous apprecier, et n’eussiez-vous publié que «les misères de la philosophie», la seule de vos oeuvres que j’ai eue à ma disposition, je vous tiendrais en haute estime; mais pour Dieu! que les quelques hommes qui par leur génie ou leur tempérament révolutionnaire exceptionnel, attirent plus particulièrement l’attention, ne se déchirent pas les uns les autres. — J’appelle de tous mes voeux, le moment où les individualités, quelque bien douées qu’elles soient, ne seront plus rien devant la collectivité; mais en attendant, on ne peut se dissimuler qu’elles ont une grande importance, et dès lors, des déchirement entre certains hommes, équivalent quelquefois à des déchirements entre les masses qu’ont mis une grande confiance en eux.
Jusqu’à présent la Marseillaise et le Volksstaat ont reproduit une partie de vos renseignements sur les fénians. L’Egalité n’en dit mot. La Marseillaise a même publié en outre une lettre d’O’Donovan Rossa.
A propos de la Marseillaise, vous ignorez peut-être qu’elle est honorée des communications de la branche française sous la rubrique: «Association Internationale des travailleurs.» Ne conviendrait-il pas, à leur prochaine équipée de ce genre, de déclarer dans les colonnes de la Marseillaise, qu’ils n’ont rien de commun avec l’Internationale.
Je vous envoie ci-jointe, une déclaration d’affiliation de la section de Rheims. De Paepe me dit qu’il en a déjà écrit dans sa lettre précédente.
Je termine ma lettre en vous priant encore une fois d’agréer mes excuses pour les expressions qui ont pu vous choquer dans ma lettre, tout en continuant à ne pas approuver la façon dont vous vous êtes exprimé sur le compte de Bakounine.
Salut et fraternité!
E. HinsZeugenbeschreibung und Überlieferung
Zeugenbeschreibung
Veröffentlichung nach einer Ersttranskription des RGASPI. Die Originalhandschrift konnte nicht eingesehen werden.
Zitiervorschlag
Eugène Hins an Karl Marx in London. Bruxelles, Mittwoch, 9. März 1870. In: Marx-Engels-Gesamtausgabe digital, hg. v. der Internationalen Marx-Engels-Stiftung. Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften, Berlin. URL: https://megadigital.bbaw.de/M8610258. Abgerufen am 25.10.2026.