| Mon cher général,
Quand à Madrid je me trouvais au milieu des membres du Conseil féderal Espagnol on me parla du correspondant de Londres, ayant nom Engels (prononciation espagnole) je n’y étais pas, mais quand on me dit que le susdit correspondant écrivait supérieurement l’Espagnol et le Portugais je me suis écrié: «mais c’est Engels.» – mais non, il se nomme Engels (prononciation Espagnole). La même scène qui eut lieu entre Mora et moi au sujet du nom de Hegel, que je voulais lui enseigner à prononcer se passa entre les membres du Conseil fédéral et moi: à la fin nous écrivîmes le nom et nous tombâmes d’accord.
Comme je n’ai vu ces citoyens que pendant une soirée, je ne me suis pas bien familiarisé avec leurs nom et figure; aussi est-ce pour cela que j’hésite à mettre une personnalité derrière le nom de Lorenzo, le délégué au congrès. Je m’imagine que ce doit être un grand, à grande barbe châtain, un peu chauve, peau blanche et très-beaux traits: si c’est lui, vous avez eu un bon spécimen des hommes de Madrid, quoique cependant j’aurais mieux aimé que vous eussiez connu Mora le secrétaire général; c’est un cordonnier, qui à dix ans ne savait pas lire et qui était domestique. Les hommes m’ont paru très supérieurs, je puis dire que jamais je n’avais rencontré une réunion d’ouvriers si intelligents et si instruits; leur instruction contrastait grandement avec l’ignorance de la bourgeoisie espagnole. On accuse les Français de ne pas savoir lire, mais que dire d’eux; dans les cafés où j’ai été je n’ai jamais vu un journal, les habitués causent entre eux, fumant l’éternelle cigarette. Cette ignorance est d’autant plus à regretter que je crois les Espagnols excessivement intelligents; j’ai été obligé de voyager avec des "arrieros" et je vous assure que j’ai trouvé leur compagnie très agréable. Tous sont sceptiques, un disait à un Curé qui dînait à une auberge avec nous: «Je voudrais bien changer le bon Dieu comme on a changé la reine.»
| «Pourquoi?, dit le curé Porqué este puñatero, ne veut pas me débarrasser des pierres qui remplissent mon champ.» Le réveil anti[-]religieux qui s’est produit en Espagne est des plus curieux, cela tenait du miracle; c’est ce qui explique la faiblesse du parti Carliste qui a pour lui cependant tous les prêtres qui plutôt que de jurer fidelité à la Constitution, aiment mieux ne pas être salariés par l’état; et je vous assure qu’ils mangent de la vache enragée tous les quarts d’heure; leurs soutanes rapées sales racontent des histoires bien agréables au cœur de l’incrédule. Les familles qui ont fourré un enfant dans la prétraille, dans l’espoir d’empocher une bonne prébende, remplissent l’air de leurs doléances; et il y a des milliers de familles dans ce lugubre état.
Le grand malheur de l’Espagne, ce sont les societés secrètes. Lorenzo a dû vous en parler, c’est l’obstacle le plus sérieux que rencontre l’Int. dans sa propagande. Il y a ici une vaste societé nommée el tiro national; dans tous les villages où j’ai passé, j’ai trouvé des affiliés, j’ai vu des feuilles de matricule qui portaient le numéro 18 000; c’est une veritable armée, chaque affilié doit avoir à sa disposition, un fusil, une certaine quantité de poudre et de balles; et doit obéir aux ordres du directorio de Madrid. Sûrement la police connaît les membres de ce directoire et doit savoir faire des compromis avec eux, Prim en tout cas, le savait; c’est ce qui lui a permis d’écraser après la révolution de Septembre, Cadix, Valence etc., qui s’étaient soulevés. Là se trouve une réelle force qui est incalculable quand on connaît le caractère ardent, courageux des Espagnols et la facilité qu’offre le pays à la guerre de partisans. Pour vous en donner une preuve: Pierrad arrêté devait passer par Huesca, qui quoique capitale de province ne compte que 10 000 âmes; le directoire de Madrid envoya l’ordre de faire échapper Pierrad; eh bien il se trouva assez d’hommes pour soulever la ville, paralyser l’effort de la gendarmerie, de la troupe et de la police, et à le faire échapper: on avait reçu le même ordre pour me faire évader si besoin était.
| Ces sociétés secrètes donnent aux hommes certaines qualités bien précieuses; mais elles leur en donnent de bien mauvaises; ainsi il m’a fallu parler pendant des heures pour convaincre des hommes intelligents, pour leur faire comprendre combien il était dangereux de se mettre au service d’hommes que l’on ne connaissait pas et qui n’avaient pas de but déterminé; car les hommes du tiro national, ne connaissent que leur decurión(?), et par principe n’ont que leur feuille de matricule, qui ne leur donne aucun renseignement sur quoi que ce soit. Cependant à Huesca je suis parvenu à fonder une section avec des hommes du tiro national.
Cependant la propagande sera très facile ici, pour cette bonne raison, qu’il n’y a réellement pas de paysannerie en Espagne, du moins dans le vrai sens du mot. Dans les parties de Cataluña de l’Aragon, de la Castille et des provincias Wascongadas que j’ai traversées, je n’ai jamais rencontré une maison isolée dans les champs les travailleurs de la terre vivent dans les villes et les villages comme les autres travailleurs, avec qui ils sont continuellement en contact; c’est cette raison qui fait que tant de paysans font partie des mouvements insurrectionnels; il paraît que dans l’Andalousie la paysannerie est des plus révolutionnaires, car la se trouvent d’immenses propriétés foncières.
C’est en Espagne que l’on peut constater l’influence de Bakounine; c’est lui qui a inoculé aux hommes d’ici de ne pas s’occuper de politique ce qui leur porte le plus grand tort auprès des hommes des societés secrètes qui ne rêvent que politique. Ici j’ai rencontré plusieurs hommes qui venaient de Suisse, et qui étaient affiliés à l’Alliance, et qui étaient persuadés que c’était Bakounine qui avait introduit le Communisme dans l’Int. sous le nom de Collectivisme. Ce n’est pas seulement les ouvriers qui ont cette idée saugrenue, mais les chefs du parti républicain bourgeois. J’ai eu l’occasion de voir Pi y Margall, un véritable charmant et honnête homme; nous avons parlé longuement del’Int. et il m’a émis cette idée sur Bakounine; idée que j’ai trouvée émise par Castelar en plein congrès, dans son discours sur l’Int.
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qui s’occupent de cette discussion, parce que cela vous concerne en qualité de
secrétaire pour l’Espagne.
Depuis que je suis à St Sebastien je ne sais comment va l’Int.; le Times a fait dernièrement grand bruit du retrait de quelques membres anglais du conseil de Londres. Est-ce vrai? Et qui sont-ils? Comment marche l’association en Angleterre? Que signifie cette alliance de la Clique G. Potter avec Dizzi?
Les affaires de France sont pour moi aussi embrouillées; comment marche le mouvement? Que faut-il croire sur l’amnistie? Comment va tourner la crise monétaire, suivra-t-elle le cours de celle de l’Amérique après la guerre de sécession? L’État de Paris s’arrange-t-il? etc. … Il y a plus de questions, que n’en peut contenir cette page.
Maintenant que les Bonapartistes se remuent comme de beaux diables, ne serait-il pas le moment de traduire et publier le 18 Brumaire de Marx?
Schnaps n’est pas encore guéri, mais il va un peu mieux. La santé de Laura, s’est complètement rétablie. En est-il de même de Jenny? Dites à Jenny que pour l’adresse de Prudhomme il faut écrire chez Mr Dubarry – fondeur – 28. Rue Taunesse, qui remettra la lettre à Prudhomme.
Faites mes amitiés à Mme Engels; ainsi qu’à toute la famille Marx. Je vous serre cordialement la main.
P. Toole Ⅰer.St. Sebastien 28bre 71.
Est-ce bien vrai que Varlin ait été fusillé et que Dombrovsky soit mort? –dans votre réponse nommez le premier No 1 et le 2ème No 2–s’il y a du danger pour eux encore. –
A-t-on des nouvelles de Jaclard? – on m’a dit qu’il était à Berne – pouvez-vous me donner son adresse[?]
Zeugenbeschreibung und Überlieferung
Zeugenbeschreibung
Soweit aus der Negativ-Fotokopie zu ersehen ist, besteht der Brief aus zwei Blatt Papier. Lafargue hat alle vier Seiten vollständig beschrieben.
Zitiervorschlag
Paul Lafargue an Friedrich Engels in London. San Sebastián, Montag, 2. Oktober 1871. In: Marx-Engels-Gesamtausgabe digital, hg. v. der Internationalen Marx-Engels-Stiftung. Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften, Berlin. URL: https://megadigital.bbaw.de/M4303472. Abgerufen am 08.08.2026.