| 20/XI 68.
Genève.

Monsieur,

Je suis chargé par quelques membres de l’Internationale, qui sont maintenant en train d’organiser à nouveau le journal de l’association, de m’adresser à vous, pour vous prier de rendre encore ici quelques services à la cause que vous défendez pendant toute votre vie.

Permettez-moi, avant d’expliquer de quoi il s’agit, de tracer en quelques mots un aperçu de l’état de choses à Genève.

Depuis la grève du printemps, le mouvement ouvrier s’est prononcé ici avec une force toujours croissante. Les élections de dimanche, où le parti de la république démocratique et sociale s’est posé comme un parti indépendant de tous les vieux partis, ont divisé à jamais le pays en deux camps parfaitement tranchés. Désormais la lutte sera de plus en plus forte, ceci est incontestable. Ce qui donna l’impulsion à ce mouvement c’est, sans contredit, l’Internationale qui, pour la première fois, brisa toutes les idées de caste entre les ouvriers du pays, c.à.d. entre la fabrique et les gros | métiers, et éveilla dans la classe ouvrière le sentiment qu’il y a pour elle dans la vie quelque chose d’autre que la dure loi de l’offre et de la demande. Les hommes appartenant aux différents partis, les hommes indifférents à tous les partis, se sont donnés la main pour marcher ensemble. Même pour un spectateur froid, le mouvement ouvrier qui se développe ici, présente, malgré tous ses travers, un coup d’œuil vraiment beau.

Il y a donc ceci de vrai: a) que le mouvement est très fort; b) que le mouvement n’est fort que parce que l’Internationale existe; c) qu’on cherche de tous côtes à faire tomber l’Internationale; et d) que la force du mouvement dans le pays est en rapport direct avec la force de l’Internationale.

Si tout ceci est vrai, il n’en est pas moins vrai que l’Internationale, ainsi que le pays, manque complétement d’intelligence; que, sauf une poignée microscopique d’hommes, tous les autres ne comprennent rien, absolument rien, et n’ont que des aspirations très vagues et tout-à-fait nébuleuses. Le mouvement peut donc tomber, faute d’idée claire, en se noyant dans des flots de phrases sur la fraternité et la solidarité, phrases démenties par chaque pas dans la pratique, démenties par l’Angleterre même | qui n’a pas soutenu la grève. Et cependant Genève reste le centre d’action pour la Suisse Romande; on le voit par des adresses envoyées ici de tous côtes, on le voit par ce fait que les sections de la Suisse Romande sont convenues d’avoir, à partir du Io Janvier, leur organe à Genève.

Vous savez certes, monsieur, que ce journal se publiait à La Chaux-de-Fonds, et comment il se publiait: plus que misérablement.

Actuellement il y a une commission qui travaille à organiser le Journal sur des bases stables. Le journal comptera au moins 2000 abonnés, ce qui permettra de payer une soixantaine de francs par No pour les articles, ainsi que d’avoir enfin des journaux étrangers. (L’association ne sait rien de ce qui se fait dans les autres pays, l’association ne sait même pas quels sont les journaux ouvriers en Angleterre, c.à.d. quelles sont les idées du conseil qui dirige cette organisation prétendue puissante.) Le journal paraîtra, comme par le passé, une fois par semaine. A mesure que les abonnés augmenteront, c’est principalement à la rétribution des articles que sera employé l’argent.

Ce n’est pas à moi à vous dire quelle force est un journal, surtout quand c’est un journal que les ouvriers regardent comme le leur, | et qu’ils lisent d’un bout à l’autre, depuis le titre jusqu’à la dernière annonce.

Il faut donc que le nouveau journal soit au niveau de sa position, au niveau de l’influence qu’il doit avoir et qu’il aura ici. Il faut en finir une fois pour toutes avec les phrases générales. Il faut donc avoir des hommes pour écrire, ce qui à coup sûr n’est point facile à trouver, surtout si on pense que le journal se publie en langue française, et que les Français (ceci est mon opinion personnelle) sont d’une ignorance colossale et par-dessus le marché, insupportables avec leurs déclamations.

J’arrive enfin à la question, au but de ma lettre. Je viens vous demander, au nom de ce petit groupe, qui s’occupe spécialement de l’organisation du journal, quatre choses:

1) De nous écrire, si possible, chaque semaine un petit article qui traiterait de la théorie (n’importe dans quelle langue).

2) De nous dire à qui l’on pourrait s’adresser en Angleterre pour avoir: a) des correspondances régulières sur le mouvement ouvrier en Angleterre, et b) l’historique de la question ouvrière des quelques dernières années.

3) De nous indiquer quels sont les meil | leurs journaux anglais et américains qui s’occupent du même sujet.

4) De nous envoyer le titre des brochures et ouvrages anglais de ces dernières années, toujours par rapport à la question qui intéresse l’Association Internationale (grève, trade-union’s etc).

Pour le moment la rétribution des articles ne pourra être guère élévée. On n’a pas les moyens de payer plus d’une dizaine de fr. la colonne, format de la «Voix de l’Avenir» (il est admis en principe qu’un article ne devra pas dépasser l’étendue d’une colonne); mais toutes les dispositions seront prises pour employer l’argent qui pourra venir des abonnés, en sus de 2000, principalement aux honoraires.

Maintenant, Monsieur, il ne me reste qu’à vous prier d’excuser la liberté que j’ai pris en m’adressant à vous. Vous le comprendrez du reste, sachant quelle grande estime j’ai pour votre talent, qu’à mon avis la Suisse, avec une bonne direction et une bonne organisation, peut être comparativement bien vite préparée à une réforme économique assez radicale, et que surtout je n’ai jamais eu tant peur d’une révolution qu’actuellement. Je sais que je diffère sur ce dernier point avec beaucoup de personnes qui croient que l’essentiel | est d’arriver plus vite à un bouleversement général. Ces personnes sont-elles dans la vérité ou non? c’est sur quoi je ne plus me prononcer; je sais seulement que ces hommes ne songent en aucune façon à l’avenir et ferment les yeux devant l’évidence même. La dernière grève a démontré jusqu’à quel point les ouvriers sont encore incapables de se gouverner eux-mêmes, quand un monsieur Goegg a pu, deux longues semaines et juste dans un temps où il fallait montrer le plus d’énergie, mener les ouvriers par le nez et se faire un piédestal dans le pays. C’est ce qui occassionna aussi mon petit pamphlet. Peut-être suis-je par trop sceptique de ma nature; mais j’aimerais encore mieux être employé d’un bourgeois, que de servir pour de l’argent l’association, qui exploite toutes les personnes qui ont le malheur d’être à ses gages encore plus que ne le ferait un fabriquant, et ceci sous tous les rapports, matériellement comme moralement. Et toute cette cohue de petits ambitieux, de petits tribuns, de prétendants à la dictature, intolérants et orgueilleux!

Je joins à ma lettre la brochure de Perron sur l’obligation de l’instruction, quelques | documents qui peuvent, peut être, vous intéresser, ainsi que 2 Ns. de l’«Internationale» que j’ai commencée à publier ici. Il a fallu, bon gré, mal gré, cesser de la faire paraître, car elle causait une irritation par trop profonde. Le langage franc et sans flatterie n’est pas de mode à Genève, et on m’a presque soupçonné d’être un agent provocateur. Je me demande souvent, quel est cet homme qui, à la façon de Fazy, va de nouveau escamoter tout ce mouvement.

J’ai oublié de vous dire que le spécimen du nouveau journal doit paraître le 12 décembre, et qu’il serait très désirable d’avoir un article de vous.

En vous demandant encore une fois pardon d’avoir été un peu long, je vous prie de recevoir l’assurance de ma profonde estime.

A. Serno.

P. S. Au mois de décembre de l’année passée j’ai reçu votre ouvrage «Das Capital» par l’intermédiaire de M. Becker, qui du reste ne m’a donné là-dessus aucune explication. Je ne vous ai pas remercié, Monsieur, par une raison bien simple, c’est qu’il m’a été absolument impossible de deviner, par quel hasard vous pouviez connaître mon nom, russe par dessus le | marché. J’ai donc pris cet envoi pour une amabilité de la part de M. Becker.

 

Zitiervorschlag

Aleksandr Aleksandrovič Serno-Solov'evič an Karl Marx in London. Genf, Freitag, 20. November 1868. In: Marx-Engels-Gesamtausgabe digital. Hg. von der Internationalen Marx-Engels-Stiftung. Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften, Berlin. URL: http://megadigital.bbaw.de/briefe/detail.xql?id=B00849. Abgerufen am 20.10.2021.